Conférence de Martin Schulz, président du Parlement européen, avec la participation de Micheline, Calmy-Rey, ancienne présidente de la Confédération suisse

Conférence européenne - 22 mars 2013

 

Le perte de confiance des citoyens est une menace pour le projet européen

Dans le cadre de ses Conférences européennes, la Fondation Jean Monnet pour l’Europe a eu le plaisir d’accueillir, le vendredi 22 mars 2013, M. Martin Schulz, président du Parlement européen, qui concluait ainsi sa visite officielle de deux jours en Suisse. Sa conférence portait sur la question suivante : « Intégration européenne, légitimité démocratique et crise systémique – quelle contribution du Parlement européen ? « Mme Micheline Calmy-Rey, ancienne présidente de la Confédération et conseillère fédérale en charge des affaires étrangères de la Suisse, aujourd’hui professeure à l’Université de Genève, était également invitée à réagir à ses propos.

L’affiche était belle, elle a attiré les foules avec environ 350 personnes dans le public, dont plusieurs ambassadeurs européens et de nombreux étudiants. Après la présentation des orateurs par José Maria Gil-Robles, le président de la Fondation, Martin Schulz se dit surpris et heureux par la présence de tant d’étudiants un vendredi soir. Sans doute galvanisé par l’ambiance, il délaissa le discours écrit qui lui était préparé et se lança dans un plaidoyer flamboyant, empli d’émotions, non sans avoir fait part de son « amitié profonde » pour la Suisse et sa fascination pour son multilinguisme.

_SEB1669_petform2 En substance, la désaffection croissante et la perte de confiance des citoyens européens constitueraient une réelle menace pour le projet européen. L’idée de l’Europe unie, inspirée des pères fondateurs tels que Jean Monnet, a constitué une réponse historique au lendemain des deux guerres mondiales qui ont accablé la première moitié du XXe siècle. La réconciliation franco-allemande et la paix sur le continent sont les fruits de ce projet. Mais les succès du passé ne suffisent plus, il faudrait une nouvelle vision pour convaincre les citoyens du bien-fondé du projet européen, au-delà de la crise que l’Europe traverse actuellement.

Cette vision reposerait surtout sur le constat que l’Europe ne peut se permettre de se diviser, alors qu’elle doit faire face à des grands ensembles, notamment les pays dit « émergents » comme la Chine et l’Inde qui représentent près d’un tiers de la population mondiale. Que ce soit pour négocier des accords commerciaux, établir des standards environnementaux, ou pour réguler les marchés financiers internationaux, notamment contre les spéculateurs sur les matières premières, l’Europe doit demeurer forte et unie ; un Etat européen seul ne peut rien faire. Cette vision, c’est aussi de rappeler la communauté de valeurs qui unissent les Etats membres de l’Union européenne, la démocratie, les droits individuels, un certain niveau de protection sociale. Autant de valeurs qui justifient aussi une approche commune au niveau mondial à l’égard de régimes parfois moins sensibles à celles-ci, mais plus compétitifs sur un plan économique.

Martin Schulz a souligné, d’autre part, une dérive intergouvernementale de l’Union européenne en comparant le Conseil européen au Congrès de Vienne de 1815, où les chefs d’Etats et de gouvernements prennent des décisions importantes, parfois trop détaillées, à huis clos. En cas de succès pour son pays, son représentant s’en vante devant sa propre conférence de presse ; en cas d’échec ou d’insuffisance, c’est la faute à « Bruxelles ».

La Suisse et l’Europe : une histoire de porcs épicsDans son intervention, Micheline Calmy-Rey part d’un constat similaire à celui de M. Schulz, à savoir une transformation profonde du monde multipolaire, globalisé et interdépendant, y compris dans la propagation des risques (changement climatiques, émanations radioactives, épidémies, crise financière, etc.). En Europe, on y a répondu par l’intégration régionale, politique et économique. Mais même les plus grands Etats ou l’Union européenne ne peuvent pas grand-chose en agissant seuls. _SEB1651petform3

Se pose dès lors la question de la place de la Suisse dans cette Europe intégrée, et dans le monde. Sans y répondre de façon directe, la démonstration de l’ancienne présidente de la Confédération suisse s’opère en trois temps.

Tout d’abord, la « Suissitude » de l’Europe, pour citer un journaliste britannique, n’est pas une crainte à avoir en termes de manque d’influence de l’Europe au niveau mondial, mais un modèle démocratique unique et une structure politique organisée de bas en haut favorables au succès économique, dont l’Union européenne pourrait bien s’inspirer. Les enjeux de politique intérieure réglés au niveau de l’Union européenne deviennent tellement importants qu’ils mettent en exergue l’insuffisance démocratique de cette construction organisée de haut en bas et le manque de confiance dans ses autorités. Autrement dit, si la Suisse, via sa démocratie directe, exprime sa réticence à devenir membre de l’Union européenne, c’est précisément pour ne pas prendre le risque de renoncer à son propre modèle de fédéralisme et de démocratie, et de perdre ainsi son identité.

Ensuite, Micheline Calmy-Rey souligne la nécessité de la flexibilité et du respect de la diversité dans l’organisation des relations entre l’Union européenne et la Suisse. Elle considère à cet égard que les formes d’intégration différenciée qui existent déjà au sein de l’Union européenne sont positives, où tous les Etats membres ne sont pas toujours impliqués de la même façon (espace Schengen, zone euro, pacte budgétaire, etc.). Jacques Delors n’évoque-t-il pas lui-même une autre forme de partenariat avec le Royaume-Uni qui ne s’intéresse qu’à ses intérêts économiques ? La Suisse est elle-même habituée à une certaine flexibilité dans les institutions, et toujours vigilante face aux risques de centralisation excessive. C’est pourquoi elle voudrait intégrer pleinement le marché intérieur européen, tout en conservant une approche sectorielle qui respecterait sa souveraineté, ses institutions et le principe de diversité, notamment sans devoir reprendre automatiquement le droit communautaire ou se soumettre à un « juge étranger », en préférant le recours à l’arbitrage.

En d’autres mots, la Suisse et l’Europe, c’est comme dans l’histoire des porcs épics racontée par Schopenhauer qui doivent trouver la juste distance pour pouvoir se tenir au chaud sans se piquer…

Troisième temps de la démonstration : l’Union européenne a-t-elle vraiment réussi à s’imposer comme acteur sur la scène mondiale ? Plusieurs exemples sont énoncés qui peuvent en faire douter, le dilemme étant de vouloir parler d’une seule voix tout en respectant la diversité des points de vue et des intérêts. Mme Calmy-Rey conclut que ce n’est pas parce qu’on est grand en taille que l’on est nécessairement influent, indiquant au passage, par exemple, que la petite Suisse est en mesure de négocier des accords de partenariats avec la Chine ou les Etats-Unis.

Et de conclure que la voie suisse et ses particularités ne sont pas nécessairement anachroniques : « Dans ce monde globalisé, qui cherche son équilibre entre le local et le global, entre la diversité et l’unité, entre ce qui relève du particulier et ce qui relève de l’universel, l’expérience du fédéralisme suisse pourrait se révéler utile ».

Lors du dialogue avec le public, Martin Schulz persiste et signe : un Etat seul ne peut pas grand-chose dans ce monde globalisé, la Suisse finira par s’en rendre compte. S’agissant des relations entre la Suisse et l’Union européenne, et notamment de la négociation d’un accord institutionnel global encadrant la centaine d’accords bilatéraux en vigueur, elles doivent s’inscrire dans un cadre de respect mutuel. L’Union européenne doit respecter la spécificité de la Suisse, mais la Suisse doit aussi comprendre le point de vue européen qu’elle ne peut profiter de tous les avantages du rapprochement sans accepter quelques contraintes liées à l’appartenance à l’Union. Autrement, certains Etats membres de l’Union pourraient vouloir faire comme la Suisse…

Avant la conférence, la Fondation a eu l’honneur de recevoir la visite de Martin Schulz et de Micheline Calmy-Rey à la Ferme de Dorigny. Voir le reportage de la visite.

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